vendredi 21 mars 2014

Extraits du texte

Avant d'être une lecture-spectacle, Cavale est un texte paru en 2012 chez Oskar éditeur (et toujours disponible, avis aux amateurs). Avant de monter sur un vélo pour le lire, j'ai donc écrit ce court roman. Et pour vous permettre d'attendre les prochains billets avec sérénité, ceux de la résidence de création qui commence lundi au collège Jean Corentin Carré du Faouët, voici quelques extraits choisis. Afin de vous donner envie...

"C’est exceptionnel, les moments où elle se souvient qui elle est. Ma mère. Le vélo qu’elle sort du coffre, c’est une image à laquelle je dois m’accrocher dur. Un bon souvenir. D’ailleurs, à force, je me demande si j’ai pas inventé tout ça. Elle me l’a ramené pour mon passage en sixième, mais ça s’est peut-être pas passé comme ça, en fait. Ça lui ressemble pas cette phrase-là. Paul, je crois que tu l’as bien mérité. Je suis très fière de toi. Mais bon, c’est un détail. Les moments où elle se rappelle qui elle est, ma mère, faut s’en souvenir longtemps et s’y accrocher. C’est rassurant. Alors je m’accroche, mais c’est comme si j’étais suspendu à un rebord de fenêtre. Je sais pas combien de temps je tiendrai avant de lâcher et de m’écraser dix étages plus bas."

"En moins de cinq minutes, je sors du quartier. Je serai bientôt sur la départementale. À chaque coup de pédale, j’appuie tellement fort que je creuse dans la route. J’avale du goudron. Il a un sale goût. Les petits cailloux noirs font tout saigner à l’intérieur de ma gorge. J’ai mal partout. Je fais la course tout seul. Si j’allais plus vite, je crois que mon cœur lâcherait. Je suis au max. Chaque fois que j’appuie sur la pédale, je me rapproche d’elle. Dans quel état je vais la retrouver ? Je roule et je peux plus reculer. Il y a une grande montée avant d’entrer dans le village de la maison de santé mais je m’accroche. Elle doit m’attendre. C’est sûr. La sueur dégouline sur mon front."

"Je l’observe. Je m’inquiète. Souvent, on croirait que ses yeux partent de l’autre côté de la vitre, qu’elle regarde le paysage défiler.
En fait, elle fixe un point que personne voit. Un point situé nulle part. C’est juste son cafard qui revient. Son visage comme ça, sans expression, cet air-là, je le connais par cœur. Sa nuit est en train de s’installer. Je la vois. Elle rentre dès qu’elle trouve un passage. Après, elle veut plus sortir. Elle est trop bien dans ce corps-là même s’il y a pas beaucoup de place. Étape suivante. Un cran au-dessus. Elle se met à transpirer du noir maintenant. C’est gras. Le cambouis sort de ses doigts. Rien à faire. J’aurai beau l’appeler après. Elle répondra pas. Elle m’entendra plus. J’ai envie de la secouer pour voir si elle est déjà loin ou si elle est encore un peu avec moi."

"Elle vient de sortir une boîte de médicaments de son sac à main. Elle avale deux gélules. Impossible de savoir si c’est les cachets de la maison de santé. Elle a toujours pris des trucs pour dormir. En dix minutes, le cocktail fait son effet. Brutal. Elle s’allonge sur le côté et ferme les yeux. Elle dort. Je la regarde. Elle a l’air bien. Quand je soulève son bras, elle réagit pas. Je m’approche et je me glisse contre elle. Je cale mon dos sur sa poitrine et je ramène sa main sur moi. J’entends son souffle dans mon oreille. Elle est bien. Je cale ma respiration sur la sienne. Incroyable. J’en ai rêvé plein de fois et je vais m’endormir dans ses bras. J’ai les yeux qui piquent. On est rien que tous les deux. Serrés. À la vie, à la mort."

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